mardi 16 juillet 2013

Le choix entre "The Wall" et "Brazil"

Dystopie ambiante et machinisme envahissant. Ce sera peut-être la chaleur brutale de juillet, l'émotion d'un concert en plein-air, mais me voici frappé par ce que nous sommes devenus en quelque décennies, et comme nos comportements sont influencés quelquefois à l'extrême par ce que nous, les hommes, avons dans les mains. Il y a vingt ans, nous riions des Japonais descendus des cars, mitrailleurs de tout monument et de tout panneau. Outre-atlantique, le fait de posséder une arme chatouille bien le droit d'en user. Et le fait d'avoir le monde en main dans nos smartphones provoque l'envie naturelle, ou compulsive, de ré-utiliser ces mains qui, il faut bien le dire, n'ont plus grand ouvrage à réaliser depuis que l'agriculture a été confié aux machines, et nos machines parties produire ailleurs... Nous adoptons le même comportement que ceux dont nous nous moquions.


Ce film de deux minutes résume ce qui va suivre ou le confirme


Récemment, alors que je devais emprunter la triste voie Paris-Limoges, Rodez, une Guichetière de la SNCF, incapable de me dire s'il y avait une liaison de bus entre Rodez et Conques, voire dubitative de l'existence même du village de Conques, me renvoyait sans autre formalité "sur internet !". Un coup d'œil sur mon smartphone et elle se dit que j'aurais mon info assez tôt ; sans savoir que ce téléphone n'est pas branché sur internet. Il me suit d'assez près comme ça. Sms, quelques appels rares... ça suffit.

Car dans ce monde qui voit débarquer le Réseau dans nos vies et dans ses aspects mêmes les plus intimes, le secteur privé marchand suit ou précède le mouvement. Internet est l'outil du néo-libéralisme financier (voir le trading à haute-fréquence) et accompagne l'hyper-individualisme. Les deux phénomènes sont les deux faces d'une même monnaie.

Sans même mesurer la portée de son conseil, l'agent d'accueil et réservation reléguait son propre travail au degré zéro de l'étatique inutilité, puisqu'en sévère voie de privatisation et d'analphabétisation.





La rélégation de l'individu dans sa solitude, chez lui, dans son auto-suffisance (ce mensonge) loin de la collectivité, loin des siens, devant l'écran, avait trouvé son quart d'heure d'inauguration à la généralisation de la télévision dans les années 1960-70 ; ce qui affecta durablement le domaine du Spectacle Vivant juste après l'avènement du cinéma, dans les années 1935-40.* Aujourd'hui, les liens humains qui nous permettent de vivre en tant qu'animaux sociaux doués de langage se distendent. Et l'on sait que l'isolement, auquel sont condamnés bien des prisonniers de ce monde, est une torture pour le cerveau.

Je prédis pour les années à venir une sorte de bio-social-attitude qui distinguera les milieux socio-professionnels instruits, et conscients des dangers des nouvelles technologies pour le mental, des autres classses sociales, où plus on ressent le danger d'être exclu, plus on compense par le besoin d'être hyper-connecté en permanence. On verra fleurir des communautés sans portable et sans internet, des zones blanches de tout émetteur placées sur de haut pythons rocheux, retraites idéales pour retraités fortunés.



Concert de Paris 14 juillet 2013, salut et sortie des artistes solistes

Ce 14 juillet 2013, nous étions 700 000 parisiens, depuis le pont de l'Alma jusqu'à la tour Eiffel et le Trocadéro. Lorsque Roberto Alagna s'est mis à entonner la Marseillaise de sa voix héroïque, martiale, sidérante, relayée par les amplificateurs monumentaux installés tout autour du Champ-de-Mars, 400 000 personnes se sont mises au garde-à-vous. Soudain s'est levée la plus grande armée du monde... La musique devait-elle pas être la reine de la soirée ? Les écrans brillaient, et témoignaient pour ceux qui se trouvaient loin de la scène (1 km) de ce qui se passait là-bas, où nous n'étions pas.

Puis très vite, j'ai remonté la foule en sens inverse ; et j'ai eu une vision d'effroi. Vivions-nous dans "The Wall" ou dans "Brazil" ? Dans Brazil, un insecte tombé dans une imprimante apporte quelques péripéties kafkaïennes à M. Tuttle, au lieu d'un certain Buttle. Dans The Wall, les élèves d'une école sont passés à la moulinette d'un formatage militaro-stalino-hitlérien.


Brazil de Terry Gillam

Des dizaines de milliers de personnes, en effet, étaient massées sur le pont de l'Alma. Elles étaient censées regarder le feu d'artifice... à bien s'approcher, elles regardaient toutes leurs mains qu'elle tendaient devant elles. Et à bout de bras, un appareil, un téléphone le plus souvent... une machine. Toutes ces personnes ne regardaient pas le feu d'artifice. Elles l'enregistraient

J'ai assisté à ça, et justement je n'en ai pris cette seule photo.


Mais c'est une image qui restera aussi gravée dans ma mémoire à moi. Il y avait là quelque chose d'absurde, d'inquiétant même à voir autant de gens adopter cette attitude.

L'avez-vous remarqué, en vacances, lors des anniversaires, vous avez filmé, photographié, mitraillé, et vous ne vous souvenez plus de ce qui se passait autour de vous. Vous n'avez pas fait de "beaux souvenirs", vous avez fait des "images". Les souvenirs, c'est tout autre chose.

Faites l'expérience et envoyez-moi votre film, je le publierai ici : 


  • Filmez-vous avec l'un de vos Iphone ou autre gadget, dans votre miroir. 
  • Regardez uniquement votre appareil pour bien cadrer. 
  • Regardez ensuite le film sur un écran et observez bien votre regard
Vous ne vous regardez pas... Votre regard est pauvre, car votre champ de vision, votre faisceau attentionnel, est restreint. Vous n'êtes pas disponible à ce qui vous entoure. Vous êtes ailleurs. Vous regardez ce que l'appareil vous montre et que lui capte, pas vous. Vous n'êtes pas présent à ce qui se passe. Vous êtes dévoué à la machine.

De la même façon, sur le pont de l'Alma votre attention était requise à tout autre chose. Focalisée à 40 cm de vos yeux par un joujou qui filme ce que le voisin filme. Ainsi des milliers de mémoires électroniques se sont mises en marche et ont toutes mis dans leur registre les mêmes images des explosions pyrotechniques, belles car éphémères, mais ici gravées et donc amochées. Qu'y aura-t-il dans votre mémoire à vous ? Qu'à ce moment-là vous avez manipulé un appareil. 

Par quel sortilège, frères humains, acceptez-vous de ne pas vivre les choses, d'être divertis à ce point par les appareils que vous avez achetés en travaillant ? N'avez-vous pas envie de tenir vos enfants par la main ? Pourquoi ne regardez-vous pas l'événement que vous êtes venus voir pourtant, pourquoi ne vivez pas l'instant comme il est, dans une même communauté d'émotion ? Pourquoi êtes-vous littéralement absents ? Parce que vous n'avez pas conscience du temps précieux que vous perdez, à cause de cette perception par procuration. C'est du masochisme machinique.
Valérie G., une amie de longue date, me rapportait avoir vécu le même genre de scène à l'école de son fils. Le lâcher de ballons avait eu lieu, mais qui pouvait applaudir, les mains occupées à tenir le précieux téléphone portable braqué vers le ciel ? Et les enfants, qui nous réapprennent à vivre, de tirer le pantalon de leur papa "Regarde le mien, regarde le mien !" ça dit tout.

Alors, j'ai eu envie de dire : Les gens, restez humains, s'il-vous-plaît...

Vivez les choses, cessez de ne les regarder que sur un écran, celui de votre caméra, votre téléphone à tout-faire. Chronophages qui, une fois qu'il vous auront mangé votre temps, auront mangé les moments de votre vie et en particulier les plus beaux. Vous ne vous en souviendrez pas, prenez garde : vous ne les aurez pas vécus.


Cette dérive sociétale avait été vue de très loin par les Kraftwerk, dès les années 1970






J'étais impressionné ce soir sur le Champ-de-Mars de voir toutes ces personnes les yeux rivés à leur petit écran riquiqui, alors que le feu d'artifice se trouvait là, devant nous, immense. Elles étaient à peine sorties de ce concert que la plupart ont suivi sur grand écran, tant il y avait de monde et tant la scène était loin. La Marseillaise avait à peine fini de retentir que déjà une autre musique de "meublage du vide" envahissait les oreilles. Pourquoi le son propre au feu d'artifice ne serait-il pas lui aussi une émotion à vivre, un bruit relié au souvenir d'autres feux d'artifice vus dans notre vie, des moments heureux et partagés ? Les moyens techniques se surimposent et nous débordent au-delà de nos besoins. 

J'ai pris une photo ci-dessous de ce moment lyrique intense, avant de me rendre compte que tous, autour de moi, en faisaient autant. Qui regardait ?

Pendant le feu d'artifice, j'ai remonté la foule en sens inverse. J'ai vu des enfants dans leur poussette qui ne voyaient rien, leurs parents trop occupés à immortaliser... et je me suis souvenu que, enfant dans ces moments-là, ma mère me portait, et me montrait ce qu'il y avait à voir.






L'un d'entre eux me l'a confié, les artistes présents sur scène ont vécu ce moment de façon très intense, et furent saisis de voir le public se lever et chanter. Car un seul moment s'est détaché dans cette soirée lointaine et pharaonique, ce fut La Marseillaise. Non par je-ne-sais quel mouvement d'adhésion spontanée aux idéaux nationaux identitaires (que bien des amis de la Gauche libertaire m'objecteront) ; non bien sûr, mais par ce que le chant entonné tous ensemble a plongé la foule dans une communauté d'émotion et de participation synchrone. Plus d'écran, plus de passivité, une activité, humaine ô combien, qui remonte à la nuit des temps. Une prière laïque de 14-juillet. 
Par les temps qui courent, c'était révolutionnaire !










* ref.  Culture et société en Angleterre de 1939 à nos jours
Bertrand Lemonnier, ed. Belin Sup : pour la seule Angleterre, la fréquentation des salles de spectacle était de 23 millions de spectateurs par an en 1945, contre 5 millions en 1970... 

sur Brazil : http://ekostories.com/2013/02/08/gilliam-brazil/

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